Articles marqués avec ‘Romans noirs’

Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville

Les fantômes de Belfast, (The ghosts of Belfast). Trad. De l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau. 410 p. 22€. Août 2011

Ecrivain(s): Stuart Neville Edition: Rivages/Thriller

Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville
 

Il est difficile de composer univers et roman plus noirs que ce livre. La mort, les morts en sont les figures dominantes et ordonnent (au sens littéral du terme, donnent ordre) l’existence et l’action du héros, dans un Belfast « en paix », sauf dans la tête dévastée de l’un de ses tristes anciens héros.

Gerry Fegan fut un tueur de l’IRA dans les années terribles qui ensanglantèrent l’Irlande du Nord et y installèrent une terreur meurtrière pendant des décennies. Pas n’importe quel tueur : une des plus efficaces machines à exécuter les « contrats » de l’organisation. Sang-froid, précision, absence absolue d’états d’âme, une pépite létale pour les chefs de l’IRA.

Aujourd’hui, après les années de prison qui ont suivi la paix de 1998, Gerry est dépressif, ivrogne et surtout hanté par le passé. Ici encore hanté doit être pris au sens le plus fort : il vit entouré, suivi, en permanence par les fantômes de ses victimes de naguère. Policiers, membres de l’UFF (unionistes anti-catholiques), mais aussi victimes par hasard, fauchées par des bombes aveugles ou des contrats bidons. Hanté par cette mère et son bébé déchiquetés par la bombe posée dans une boucherie (effroyable ironie).

«  Après avoir chassé la brûlure du whisky avec une longue rasade de Guinness, il reposa le verre sur la table. Lève les yeux et ils seront partis, se dit-il.

Mais non. Ils n’avaient pas bougé et le fixaient toujours. Douze, ils étaient, en comptant le bébé dans les bras de sa mère. »

Alors Gerry va exécuter son dernier contrat. Celui qu’exigent de lui ses fantômes, condition qu’ils mettent à la fin de leur présence et à sa rédemption possible : tuer tous ceux qui ont donné l’ordre de les tuer.

Stuart Neville nous emmène alors dans un itinéraire infernal, où l’horreur présente se tricote étroitement à celle du passé, où les morts rappellent les morts, où les morts produisent la mort. Le serial killer est, de chapitre en chapitre,  « libéré » par ses « serial killed », par ses fantômes. C’est d’ailleurs le titre des parties du livre : « DOUZE » « ONZE « NEUF » … décompte des fantômes restants encore à chaque étape de l’accomplissement du contrat (il est intéressant de noter que l’édition américaine de ce livre s’intitule « The twelve »).  L’écriture de Neville est à l’image de son terrifiant propos : linéaire, froide, ciselée, implacable.

Itinéraire morbide, impitoyable et sombre, illuminé cependant par une rencontre, une jeune femme et son adorable petite fille. Dès lors, dans le chemin sanglant, le lecteur se pose une question obsédante : y a-t-il une lumière possible au bout du chemin pour Gerry Fegan ?

Il s’agit d’un premier roman. Un grand du thriller est probablement né.

 

Léon-Marc Levy

Mystères sur Vienne – Frank Tallis

Frank Tallis : mystères sur Vienne

Chemins de lectures (5) Août 2011 - Mystères sur Vienne

Cinq livres et déjà un statut, une aura, une place incontestable pour Max Liebermann dans la lignée des grands détectives de fiction. L’écrivain anglais Frank Tallis, lui-même psychologue clinicien très renommé à Londres, a façonné un atypique et séduisant enquêteur en la personne d’un jeune psychanalyste juif, élève de Freud, dans la Vienne du début du XXème siècle. Sollicité par son ami, Oskar Rheinhardt, inspecteur de police, Max se plonge avec passion dans les noires affaires qui assombrissent encore les sombres rues de la Vienne impériale. A l’occasion, il n’hésite pas, il va prendre conseil auprès d’un « auxiliaire » de grand luxe : son professeur, le docteur Sigmund Freud ! Déviances sexuelles, drames familiaux, serial killers, notre psychanalyste apporte un regard perspicace et novateur sur la criminologie.

L’écrin de ces noires aventures, nous l’avons vu, c’est Vienne. Une cité mythique en ces temps : la patrie des poètes (Rilke), des musiciens (c’est la période glorieuse de Gustav Mahler, directeur artistique de l’Opéra de Vienne) , des grands écrivains (Stefan Zweig, Arthur Schnitzler), des peintres célèbres (Gustav Klimt). C’est aussi un « bouillon de culture » dont l’Unbewusste (l’inconscient) sera le joyau. C’est enfin la Vienne de la montée du pire : une agitation antisémite permanente, portée par une haine incoercible et dont on sait l’avenir effroyable.

Frank Tallis assoit ses histoires sur une documentation d’une précision digne d’une monographie d’historien. Rien ne manque, pas un détail architectural, pas une recette culinaire, pas un élément de mode vestimentaire, pas le moindre événement politique. La Vienne de Tallis restitue impeccablement la vérité historique.

Voilà pour la toile de fond. Tous ces ingrédients, l’un après l’autre et parfois ensemble, vont nourrir les aventures policières des deux amis.

– Les cafés et restaurants viennois : lieux à la mode, à la décoration somptueuse, fréquentés par la bourgeoisie, les belles dames à crinoline et les messieurs en hauts-de-forme. Nos deux amis, d’une gourmandise à couper le souffle, y dégustent en toute occasion les délicieuses et célèbres pâtisseries locales : Apflestrudel, scheiterhaufen, linzer kekse…

– Max et Oskar sont également passionnés de musique, omniprésente dans les cinq aventures. Max est un pianiste et claveciniste talentueux. Oskar possède une voix remarquable de baryton. Tous deux, au cœur d’une enquête, s’accordent le temps de leur duo : lieder de Schubert ou d’Hugo Wolf, clavecin bien tempéré de Bach.

– La naissance de la psychanalyse aussi est omniprésente. Dans une interview récente, Frank Tallis déclare : « …La théorie freudienne conserve encore beaucoup de pertinence, notamment dans sa description des défenses psychologiques que nous dressons… Et dans l’invention de l’inconscient, que j’éprouve parfois personnellement lorsque j’écris : de temps en temps, cela vient si naturellement qu’il m’est arrivé d’avoir l’impression que le livre avait déjà été rédigé dans mon esprit, à mon insu ». La figure de Freud est récurrente, au moins une rencontre par aventure. Freud, derrière la fumée de ses célèbres cigares, assis à son bureau de la Berggasse encombré de livres et de statuettes anciennes.

– Le grondement sinistre et assourdissant de la rumeur antisémite : c’est la Vienne de la haine des Juifs, au moment où ce discours devient ordinaire et envahissant. La menace pèse sur une communauté nombreuse et implantée depuis des siècles. Une menace dont on ne connaît pas encore la nature, mais qui fait planer sur la psychologie de ses membres une ombre inquiétante. A tel point que, dans la quatrième aventure de Max Liebermann et Oskar Rheinhardt (Les Pièges du Crépuscule), Tallis fait revivre la figure mythique du Golem : une série de meurtres avec décapitation fait courir la rumeur, dans la communauté juive, de la résurrection de cette figure d’un être fait de terre et qui viendrait pour défendre les Juifs contre leurs persécuteurs. Les victimes en effet sont toutes des antisémites notoires !

Voilà. Vous avez compris, les livres de Frank Tallis sont passionnants, bien écrits, déroulant des intrigues haletantes de bout en bout. Je suis incapable de vous dire lequel je préfère des cinq. Je vous les référence ci-dessous dans l’ordre chronologique de leur parution. C’est, peut-être, la meilleure façon de les lire. Avec un risque majeur à la clé, l’addiction à Max Liebermann. Pour mon cas, c’est déjà grave !

La Justice de l’inconscient (10/18, grands détectives)

Du sang sur Vienne (10/18, grands détectives)

Les mensonges de l’esprit (10/18, grands détectives)

Les pièges du crépuscule (10/18, grands détectives)

Communion mortelle (10/18, grands détectives)

 

Léon-Marc Levy