Ne pas aimer JD. Salinger ?

Chemins de lectures (7) Octobre 2011 - Ne pas aimer JD. Salinger ?
  Comment peut-on ne pas aimer J. D. Salinger ?  

Je sens bien que ce billet n’est pas « littérairement correct ». Le bon usage veut que l’on joigne sa voix au concert de louanges quand une grande figure est universellement reconnue. Plus encore quand il n’y a pas longtemps qu’elle s’est éteinte. C’est ce qui est convenable, même quand on renifle, pour certains, la légèreté du propos ou la méconnaissance réelle de l’oeuvre à mille mètres d’altitude.

Alors vous pensez, quand c’est un écrivain porte-drapeau de toute une époque, d’une génération, il faut un sacré culot pour émettre la moindre dissonance. Ce serait d’un tel mauvais goût ! Non mon grand, tu ne vas pas faire ça.

Bon. Je le fais quand même, bien sûr, sinon je ne serais pas là à vous entretenir. Mais je le fais avec le plus grand respect, cela va de soi, pour tous ceux qui admirent (voire adulent) Jerome David Salinger, et ils sont nombreux, à en juger par la symphonie laudative régulière dont il est l’objet à longueur d’articles.

Allez. Je m’y risque : je n’aime pas Salinger. Plus exactement, je n’aime pas « l’attrape-cœurs » (« The Catcher in the Rye »), LE livre de Salinger. La banalité de son propos (quelques jours d’errance d’un ado révolté contre tout et rien) est en écho parfait à la banalité d’une écriture plate, pseudo gouailleuse, expression d’une révolte à quatre francs six sous. Ce qui dérange le plus, dans la lecture de « l’attrape-cœurs » c’est l’impression permanente de vulgarité qui émane de chaque page. Que les choses soient claires : je ne parle pas de grossièreté (la grossièreté, le langage injurieux, sont permanents dans le livre, volontaires et évidemment tout à fait admissibles). Non, par vulgarité je veux dire la sensation d’un écart criant entre ce que l’écrivain veut nous faire croire qu’il dit et ce qu’il dit réellement. La sensation d’une tricherie. Tout sonne faux : les gros mots, la rébellion anti bourgeoise, la haine de la famille, l’aspiration à la liberté, au « jouir sans entrave ». Tout. Le galimatias genre « Rebel without a cause » fait un tintamarre de tous les diables à chaque coin de phrase, à tel point qu’on n’entend jamais une vraie musicalité, une vraie langue, un vrai écrivain. L’amour, la haine, la colère, en littérature ne se disent pas. Ces passions fortes sont la matière même de l’écriture, la pâte dont est modelée la langue. Relisons (c’est l’occasion, La Pléiade l’a publié, et ça fait du bruit) le rugissement de Céline (Enfin celui qu’on arrive à relire parce qu’à l’impossible nul n’est tenu et certaines pages sont insoutenables). Céline, c’est la langue même de la rage, de la haine de soi, du mal-être, de la misère morale, de la dérive psychique. Céline invente une langue qui est pour lui l’outil même de ses révoltes ou de ses turpitudes. Il invente, réinvente, installe la merveilleuse langue argotique dans la littérature. La gouaille chez lui, c’est parce qu’il ne sait pas faire autrement, c’est sa langue naturelle, il n’en a pas d’autre.

Avec Salinger, on est dans l’emprunt. Permanent. Emprunts au géant John Steinbeck, à la magnifique Carson Mc Cullers. Le pire emprunt n’est d’ailleurs pas là : c’est celui qu’il fait en permanence à un registre de langue qui n’est évidemment pas le sien.

Il faut que je vous donne un exemple. Ce n’est pas facile, je suis obligé de vous donner la traduction bien sûr mais je peux vous assurer que le texte original est encore pire.

« Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie, et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement, je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça. En premier lieu, ce genre de truc m’ennuie, et puis mes parents piqueraient une crise. »

C’est le début de « L’attrape-cœurs ». Vous avez déjà toutes les faiblesses : écriture à la va-comme-j’te-pousse, clichés usés jusqu’à la corde (« enfance pourrie », « salade à la David Copperfield », « ce genre de truc m’ennuie », « mes parents piqueraient une crise »), le ton pseudo familier du narrateur. Et ce n’est que le début. Amusez-vous à compter les « sacrés Bon Dieu », les « bordel ! », les « et tout et tout », on a l’impression après cinquante pages qu’il n’y a que ça. A la fin je sature, je déborde, j’explose ! Je ne vais pas vous faire un cours de littérature, vous sentez bien ce dont je parle. La platitude, ça existe en écriture et là, vous en avez une tartine.

Je vous en fais une autre, très courte : « Les filles c’est comme ça, même si elles sont plutôt moches, même si elles sont plutôt connes, chaque fois qu’elles font quelque chose de chouette on tombe à moitié amoureux d’elles. ». Bon.

J’aurais du mal à vous parler du reste. Il n’y a pas de reste. Depuis presque 50 ans et ce livre très court, Jerome David Salinger, l’ermite du New Hampshire, n’a rien écrit. En tout cas rien de notable.

De fait, il y a plus un « phénomène Attrape-Cœurs » qu’un « phénomène Salinger ». Ce n’est pas un grand écrivain, c’est un écrivain culte suite à un livre culte et ce n’est pas du tout la même chose. Il produit en 1951 un petit bouquin (il paraît qu’il s’en est vendu depuis 62 millions !) qui se trouve être à l’épicentre d’une époque et qui réunit donc, presque par accident, tout pour devenir rapidement une légende, un mythe : Les fifties, la rébellion montante d’une nouvelle jeunesse romantique et anti autoritaire, les figures qui se dessinent de James Dean, Buddy Holly, Elvis Presley. Right man, right place, right book : tous les ingrédients sont réunis pour que la gloire prenne. Et elle a pris, sacrément. Au point que même l’assassin de John Lennon en 1980, disait être inspiré par ce petit bouquin.

Me voilà dans de beaux draps. La foule des groupies de Salinger va me tomber dessus et je ne l’aurai pas volé ! Ils vont dire que je n’ai rien compris au génie de Salinger et ils auront évidemment raison. Toutes mes excuses, mais j’aime trop la littérature américaine, de loin la plus riche, la plus inventive, la plus folle du monde (en tout cas depuis le XXème siècle) pour ne pas dire que … je n’aime pas Salinger. Enfin, je veux dire « L’Attrape-Cœurs »…

 

Léon-Marc Levy

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