Archive pour novembre, 2017

Les madones d’Echo Park, Brando Skyhorse

Les Madones d’Echo Park, roman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adèle Carasso, Éditions de l’Olivier, 2011. 297 p. 22€

Ecrivain(s): Brando Skyhorse Edition: L’Olivier (Seuil)

Les madones d'Echo Park, Brando Skyhorse 

Vous est-il arrivé, dès les premières lignes d’un livre, d’entendre, au sens physique du terme, une musique obsédante ? Avec Les Madones d’Echo Park, c’est la slide guitar de Ry Cooder qui ne vous quitte pas ! Un lieu revient, dans toutes les voix qui constituent cette œuvre, Chavez Ravine. Un immense quartier chicano de Los Angeles où s’entassaient les laissés pour compte du rêve américain et qui, pour les besoins de la construction d’un grand stade de base-ball (Dodger Stadium), a été rasé en 1960 et les « wetbacks » (dos mouillés parce qu’ils passaient à la nage le Rio Grande !) ont été chassés, éparpillés dans des taudis encore plus ignobles parce que sans âme. Et le grand Ry en a fait un album il y a 4 ou 5 ans : entre blues et texmex.  Il se rappelle : «Je fuguais en bus jusqu’aux barrios, ces bas quartiers basanés et réputés dangereux d’où émanaient de jour comme de nuit des rythmes cuivrés et joyeux, parfois terriblement nostalgiques, mais toujours épicés.» C’est là que se glisse la chanson obsessionnelle de ce récit polyphonique. Presque des nouvelles pour tout lecteur inattentif. En fait un récit unique « slidé » par des doigts, des corps, des âmes, des douleurs différentes. Le chicano brisé, nulle part chez lui, en quête d’une identité chimérique, sans cesse menacé d’être chassé de L.A. à l’autre côté de la frontière mexicaine. C’est-à-dire nulle part. Nulle part chez lui. Ni d’un côté ni de l’autre.

Existence « borderline » comme la chanson de Madonna qui court aussi tout au long du récit. Ni chez lui, ni au chantier. Et l’épouse, bonne à tout faire, qui rêve de parler anglais comme sa fille et finit par trouver « écho » (car Echo Park porte bien son nom, jeu fascinant de rencontres incessantes et impossibles entre les êtres) en une vieille femme un peu folle et dévorée de bonté. Avant de la trouver noyée dans sa piscine, comme une Ophélie ridée. Et l’ado qui ne sait plus rien de ses racines (comme la mère qui ne parle pas l’anglais elle ne sait plus l’espagnol !) et croit en trouver dans les tubes TV. Et le chauffeur de bus qui trimballe toutes les misères des âmes d’Echo Park. Et …

La maîtrise et la force de Brando Skyhorse, c’est de dire la violence en douceur, de dire l’horreur en beauté, de dire le désespoir dans un chant d’amour. « Les Madones d’Echo Park » c’est l’autre Los Angeles, à mille lieues d’Hollywood, du fric et de Sunset boulevard. C’est les barrios des chicanos, des enfants paumés entre pauvreté et acculturation, des femmes battues et exploitées, des mecs amers et souvent prêts à tout, même au crime. Brando Skyhorse nous parle de ceux qui n’ont pas de voix et qui pourtant disent l’Amérique. Dans sa formidable schizophrénie : capable d’accueillir et de broyer, en un destin rare. « Je ne mesure pas la valeur de cette terre à ce que je possède mais à ce que j’ai perdu, parce que, plus on perd, plus on devient américain. »

Grand premier roman. On attend le chef-d’œuvre qui se mitonne déjà, à coup sûr, et dont tous les ingrédients sautent au nez dès ce livre !

L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Il est obstinément des bons esprits – même parmi mes ami(e)s – pour assimiler l’antisémitisme à une forme, parmi d’autres, de racisme. C’est là plus qu’une erreur, une faute dramatique. Si l’antisémitisme N’était QU’un racisme, ce serait épouvantable bien sûr mais assurément pas la tragédie qui poursuit un peuple depuis deux mille ans, assurément pas la malédiction qui l’a fait expulser de tous les pays où il a tenté de prendre racine, assurément pas la haine pure qui depuis le XIIIème siècle l’a mené de pogroms en pogroms jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication totale dans une des nations les plus civilisées d’occident, l’Allemagne. Le racisme est un affect épouvantable, la terreur de la différence, la faute permanente de l’autre, chargé de tous nos maux. On passe, depuis le XIXème siècle pour n’envisager que l’époque moderne en France, des Allemands aux Italiens, aux Polonais, aux Noirs, aux Arabes surtout aujourd’hui. L’objet du racisme est changeant, toujours inscrit historiquement dans des causes circonstancielles. L’antisémitisme n’est pas la haine de la différence. Les Juifs ne sont guère « distinguables » dans les pays où ils vivent. Les antisémites du XIXème et XXème siècle ont bien tenté d’imaginer un « type juif » – fondé sur des certaines populations juives orientales – mais il était à mille lieues de la réalité perceptible par tous. Il suffit de revoir – encore et encore – le chef-d’œuvre de Joseph Losey, Monsieur Klein, pour comprendre l’incroyable folie identitaire que représente la volonté de donner un visage au Juif. Le Juif n’a pas de caractéristiques physiques, ni sociales, ni citoyennes. Il est blond, brun, noir même, grand, petit. Il est riche (parfois), pauvre (souvent). Il est très intelligent, très con, bon comme le bon pain, mauvais comme une teigne. Il s’intègre parfaitement à toutes les cultures dans lesquelles il vit, il est souvent un citoyen modèle, un soldat obéissant, un travailleur utile. Comme tous les autres. « Comme tous les autres ». Ce n’est pas la différence, mais la ressemblance qui fait problème dans l’antisémitisme. Daniel Sibony, brillant psychanalyste l’a débusqué depuis des décennies. Ce qui déclenche la haine c’est que le Juif permet de haïr l’autre qui me ressemble, de haïr mon semblable tout en me donnant le sentiment que je ne hais pas mon semblable mais un autre. Il est l’autre en moi, parmi moi. Donc facile à désigner comme la source de tous mes malheurs. Et c’est cela qui en fait la victime désignée dans toutes les cités dans lesquelles il a essayé de s’installer. Et c’est ce qui rend l’antisémitisme millénaire, continu. Et c’est cela qui rend l’antisémitisme unique (hélas) – même si le combat contre ce fléau doit évidemment se conjuguer à la lutte contre les racismes.   Retournez voir M. Klein. (re)Lisez Daniel Sibony (l’énigme antisémite. Seuil). Surtout, luttez chaque jour, individuellement ou collectivement (mais je ne crois pas au collectif), contre cette abjection de l’humanité qu’est l’antisémitisme. Je ne peux rien de plus pour ceux et celles qui ne veulent pas le savoir.   Léon-Marc Levy