L’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres

Il est obstinément des bons esprits – même parmi mes ami(e)s – pour assimiler l’antisémitisme à une forme, parmi d’autres, de racisme. C’est là plus qu’une erreur, une faute dramatique. Si l’antisémitisme N’était QU’un racisme, ce serait épouvantable bien sûr mais assurément pas la tragédie qui poursuit un peuple depuis deux mille ans, assurément pas la malédiction qui l’a fait expulser de tous les pays où il a tenté de prendre racine, assurément pas la haine pure qui depuis le XIIIème siècle l’a mené de pogroms en pogroms jusqu’à la mise en œuvre d’un plan d’éradication totale dans une des nations les plus civilisées d’occident, l’Allemagne. Le racisme est un affect épouvantable, la terreur de la différence, la faute permanente de l’autre, chargé de tous nos maux. On passe, depuis le XIXème siècle pour n’envisager que l’époque moderne en France, des Allemands aux Italiens, aux Polonais, aux Noirs, aux Arabes surtout aujourd’hui. L’objet du racisme est changeant, toujours inscrit historiquement dans des causes circonstancielles. L’antisémitisme n’est pas la haine de la différence. Les Juifs ne sont guère « distinguables » dans les pays où ils vivent. Les antisémites du XIXème et XXème siècle ont bien tenté d’imaginer un « type juif » – fondé sur des certaines populations juives orientales – mais il était à mille lieues de la réalité perceptible par tous. Il suffit de revoir – encore et encore – le chef-d’œuvre de Joseph Losey, Monsieur Klein, pour comprendre l’incroyable folie identitaire que représente la volonté de donner un visage au Juif. Le Juif n’a pas de caractéristiques physiques, ni sociales, ni citoyennes. Il est blond, brun, noir même, grand, petit. Il est riche (parfois), pauvre (souvent). Il est très intelligent, très con, bon comme le bon pain, mauvais comme une teigne. Il s’intègre parfaitement à toutes les cultures dans lesquelles il vit, il est souvent un citoyen modèle, un soldat obéissant, un travailleur utile. Comme tous les autres. « Comme tous les autres ». Ce n’est pas la différence, mais la ressemblance qui fait problème dans l’antisémitisme. Daniel Sibony, brillant psychanalyste l’a débusqué depuis des décennies. Ce qui déclenche la haine c’est que le Juif permet de haïr l’autre qui me ressemble, de haïr mon semblable tout en me donnant le sentiment que je ne hais pas mon semblable mais un autre. Il est l’autre en moi, parmi moi. Donc facile à désigner comme la source de tous mes malheurs. Et c’est cela qui en fait la victime désignée dans toutes les cités dans lesquelles il a essayé de s’installer. Et c’est ce qui rend l’antisémitisme millénaire, continu. Et c’est cela qui rend l’antisémitisme unique (hélas) – même si le combat contre ce fléau doit évidemment se conjuguer à la lutte contre les racismes.   Retournez voir M. Klein. (re)Lisez Daniel Sibony (l’énigme antisémite. Seuil). Surtout, luttez chaque jour, individuellement ou collectivement (mais je ne crois pas au collectif), contre cette abjection de l’humanité qu’est l’antisémitisme. Je ne peux rien de plus pour ceux et celles qui ne veulent pas le savoir.   Léon-Marc Levy

Ne pas aimer JD. Salinger ?

Chemins de lectures (7) Octobre 2011 - Ne pas aimer JD. Salinger ?
  Comment peut-on ne pas aimer J. D. Salinger ?  

Je sens bien que ce billet n’est pas « littérairement correct ». Le bon usage veut que l’on joigne sa voix au concert de louanges quand une grande figure est universellement reconnue. Plus encore quand il n’y a pas longtemps qu’elle s’est éteinte. C’est ce qui est convenable, même quand on renifle, pour certains, la légèreté du propos ou la méconnaissance réelle de l’oeuvre à mille mètres d’altitude.

Alors vous pensez, quand c’est un écrivain porte-drapeau de toute une époque, d’une génération, il faut un sacré culot pour émettre la moindre dissonance. Ce serait d’un tel mauvais goût ! Non mon grand, tu ne vas pas faire ça.

Bon. Je le fais quand même, bien sûr, sinon je ne serais pas là à vous entretenir. Mais je le fais avec le plus grand respect, cela va de soi, pour tous ceux qui admirent (voire adulent) Jerome David Salinger, et ils sont nombreux, à en juger par la symphonie laudative régulière dont il est l’objet à longueur d’articles.

Allez. Je m’y risque : je n’aime pas Salinger. Plus exactement, je n’aime pas « l’attrape-cœurs » (« The Catcher in the Rye »), LE livre de Salinger. La banalité de son propos (quelques jours d’errance d’un ado révolté contre tout et rien) est en écho parfait à la banalité d’une écriture plate, pseudo gouailleuse, expression d’une révolte à quatre francs six sous. Ce qui dérange le plus, dans la lecture de « l’attrape-cœurs » c’est l’impression permanente de vulgarité qui émane de chaque page. Que les choses soient claires : je ne parle pas de grossièreté (la grossièreté, le langage injurieux, sont permanents dans le livre, volontaires et évidemment tout à fait admissibles). Non, par vulgarité je veux dire la sensation d’un écart criant entre ce que l’écrivain veut nous faire croire qu’il dit et ce qu’il dit réellement. La sensation d’une tricherie. Tout sonne faux : les gros mots, la rébellion anti bourgeoise, la haine de la famille, l’aspiration à la liberté, au « jouir sans entrave ». Tout. Le galimatias genre « Rebel without a cause » fait un tintamarre de tous les diables à chaque coin de phrase, à tel point qu’on n’entend jamais une vraie musicalité, une vraie langue, un vrai écrivain. L’amour, la haine, la colère, en littérature ne se disent pas. Ces passions fortes sont la matière même de l’écriture, la pâte dont est modelée la langue. Relisons (c’est l’occasion, La Pléiade l’a publié, et ça fait du bruit) le rugissement de Céline (Enfin celui qu’on arrive à relire parce qu’à l’impossible nul n’est tenu et certaines pages sont insoutenables). Céline, c’est la langue même de la rage, de la haine de soi, du mal-être, de la misère morale, de la dérive psychique. Céline invente une langue qui est pour lui l’outil même de ses révoltes ou de ses turpitudes. Il invente, réinvente, installe la merveilleuse langue argotique dans la littérature. La gouaille chez lui, c’est parce qu’il ne sait pas faire autrement, c’est sa langue naturelle, il n’en a pas d’autre.

Avec Salinger, on est dans l’emprunt. Permanent. Emprunts au géant John Steinbeck, à la magnifique Carson Mc Cullers. Le pire emprunt n’est d’ailleurs pas là : c’est celui qu’il fait en permanence à un registre de langue qui n’est évidemment pas le sien.

Il faut que je vous donne un exemple. Ce n’est pas facile, je suis obligé de vous donner la traduction bien sûr mais je peux vous assurer que le texte original est encore pire.

« Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie, et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement, je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça. En premier lieu, ce genre de truc m’ennuie, et puis mes parents piqueraient une crise. »

C’est le début de « L’attrape-cœurs ». Vous avez déjà toutes les faiblesses : écriture à la va-comme-j’te-pousse, clichés usés jusqu’à la corde (« enfance pourrie », « salade à la David Copperfield », « ce genre de truc m’ennuie », « mes parents piqueraient une crise »), le ton pseudo familier du narrateur. Et ce n’est que le début. Amusez-vous à compter les « sacrés Bon Dieu », les « bordel ! », les « et tout et tout », on a l’impression après cinquante pages qu’il n’y a que ça. A la fin je sature, je déborde, j’explose ! Je ne vais pas vous faire un cours de littérature, vous sentez bien ce dont je parle. La platitude, ça existe en écriture et là, vous en avez une tartine.

Je vous en fais une autre, très courte : « Les filles c’est comme ça, même si elles sont plutôt moches, même si elles sont plutôt connes, chaque fois qu’elles font quelque chose de chouette on tombe à moitié amoureux d’elles. ». Bon.

J’aurais du mal à vous parler du reste. Il n’y a pas de reste. Depuis presque 50 ans et ce livre très court, Jerome David Salinger, l’ermite du New Hampshire, n’a rien écrit. En tout cas rien de notable.

De fait, il y a plus un « phénomène Attrape-Cœurs » qu’un « phénomène Salinger ». Ce n’est pas un grand écrivain, c’est un écrivain culte suite à un livre culte et ce n’est pas du tout la même chose. Il produit en 1951 un petit bouquin (il paraît qu’il s’en est vendu depuis 62 millions !) qui se trouve être à l’épicentre d’une époque et qui réunit donc, presque par accident, tout pour devenir rapidement une légende, un mythe : Les fifties, la rébellion montante d’une nouvelle jeunesse romantique et anti autoritaire, les figures qui se dessinent de James Dean, Buddy Holly, Elvis Presley. Right man, right place, right book : tous les ingrédients sont réunis pour que la gloire prenne. Et elle a pris, sacrément. Au point que même l’assassin de John Lennon en 1980, disait être inspiré par ce petit bouquin.

Me voilà dans de beaux draps. La foule des groupies de Salinger va me tomber dessus et je ne l’aurai pas volé ! Ils vont dire que je n’ai rien compris au génie de Salinger et ils auront évidemment raison. Toutes mes excuses, mais j’aime trop la littérature américaine, de loin la plus riche, la plus inventive, la plus folle du monde (en tout cas depuis le XXème siècle) pour ne pas dire que … je n’aime pas Salinger. Enfin, je veux dire « L’Attrape-Cœurs »…

 

Léon-Marc Levy

Mystères sur Vienne – Frank Tallis

Frank Tallis : mystères sur Vienne

Chemins de lectures (5) Août 2011 - Mystères sur Vienne

Cinq livres et déjà un statut, une aura, une place incontestable pour Max Liebermann dans la lignée des grands détectives de fiction. L’écrivain anglais Frank Tallis, lui-même psychologue clinicien très renommé à Londres, a façonné un atypique et séduisant enquêteur en la personne d’un jeune psychanalyste juif, élève de Freud, dans la Vienne du début du XXème siècle. Sollicité par son ami, Oskar Rheinhardt, inspecteur de police, Max se plonge avec passion dans les noires affaires qui assombrissent encore les sombres rues de la Vienne impériale. A l’occasion, il n’hésite pas, il va prendre conseil auprès d’un « auxiliaire » de grand luxe : son professeur, le docteur Sigmund Freud ! Déviances sexuelles, drames familiaux, serial killers, notre psychanalyste apporte un regard perspicace et novateur sur la criminologie.

L’écrin de ces noires aventures, nous l’avons vu, c’est Vienne. Une cité mythique en ces temps : la patrie des poètes (Rilke), des musiciens (c’est la période glorieuse de Gustav Mahler, directeur artistique de l’Opéra de Vienne) , des grands écrivains (Stefan Zweig, Arthur Schnitzler), des peintres célèbres (Gustav Klimt). C’est aussi un « bouillon de culture » dont l’Unbewusste (l’inconscient) sera le joyau. C’est enfin la Vienne de la montée du pire : une agitation antisémite permanente, portée par une haine incoercible et dont on sait l’avenir effroyable.

Frank Tallis assoit ses histoires sur une documentation d’une précision digne d’une monographie d’historien. Rien ne manque, pas un détail architectural, pas une recette culinaire, pas un élément de mode vestimentaire, pas le moindre événement politique. La Vienne de Tallis restitue impeccablement la vérité historique.

Voilà pour la toile de fond. Tous ces ingrédients, l’un après l’autre et parfois ensemble, vont nourrir les aventures policières des deux amis.

– Les cafés et restaurants viennois : lieux à la mode, à la décoration somptueuse, fréquentés par la bourgeoisie, les belles dames à crinoline et les messieurs en hauts-de-forme. Nos deux amis, d’une gourmandise à couper le souffle, y dégustent en toute occasion les délicieuses et célèbres pâtisseries locales : Apflestrudel, scheiterhaufen, linzer kekse…

– Max et Oskar sont également passionnés de musique, omniprésente dans les cinq aventures. Max est un pianiste et claveciniste talentueux. Oskar possède une voix remarquable de baryton. Tous deux, au cœur d’une enquête, s’accordent le temps de leur duo : lieder de Schubert ou d’Hugo Wolf, clavecin bien tempéré de Bach.

– La naissance de la psychanalyse aussi est omniprésente. Dans une interview récente, Frank Tallis déclare : « …La théorie freudienne conserve encore beaucoup de pertinence, notamment dans sa description des défenses psychologiques que nous dressons… Et dans l’invention de l’inconscient, que j’éprouve parfois personnellement lorsque j’écris : de temps en temps, cela vient si naturellement qu’il m’est arrivé d’avoir l’impression que le livre avait déjà été rédigé dans mon esprit, à mon insu ». La figure de Freud est récurrente, au moins une rencontre par aventure. Freud, derrière la fumée de ses célèbres cigares, assis à son bureau de la Berggasse encombré de livres et de statuettes anciennes.

– Le grondement sinistre et assourdissant de la rumeur antisémite : c’est la Vienne de la haine des Juifs, au moment où ce discours devient ordinaire et envahissant. La menace pèse sur une communauté nombreuse et implantée depuis des siècles. Une menace dont on ne connaît pas encore la nature, mais qui fait planer sur la psychologie de ses membres une ombre inquiétante. A tel point que, dans la quatrième aventure de Max Liebermann et Oskar Rheinhardt (Les Pièges du Crépuscule), Tallis fait revivre la figure mythique du Golem : une série de meurtres avec décapitation fait courir la rumeur, dans la communauté juive, de la résurrection de cette figure d’un être fait de terre et qui viendrait pour défendre les Juifs contre leurs persécuteurs. Les victimes en effet sont toutes des antisémites notoires !

Voilà. Vous avez compris, les livres de Frank Tallis sont passionnants, bien écrits, déroulant des intrigues haletantes de bout en bout. Je suis incapable de vous dire lequel je préfère des cinq. Je vous les référence ci-dessous dans l’ordre chronologique de leur parution. C’est, peut-être, la meilleure façon de les lire. Avec un risque majeur à la clé, l’addiction à Max Liebermann. Pour mon cas, c’est déjà grave !

La Justice de l’inconscient (10/18, grands détectives)

Du sang sur Vienne (10/18, grands détectives)

Les mensonges de l’esprit (10/18, grands détectives)

Les pièges du crépuscule (10/18, grands détectives)

Communion mortelle (10/18, grands détectives)

 

Léon-Marc Levy

 

Arto Paasilinna, l’amour de la vie

Le dernier livre d’Arto Paasilinna, « Sang Chaud, nerfs d’acier » constitue un moment de bonheur pur pour les deux camps de ses lecteurs : ceux qui le découvrent avec cette œuvre magistrale,  et ceux qui attendent, à chaque Paasilinna, tous les ingrédients de leur addiction. Ce roman/saga, qui allie la densité à la brièveté, est une sorte de concentré, de « manifeste » paasilinnien appliqué à un roman. Le vieux renard finlandais nous emmène dans une  épopée picaresque d’un souffle suffocant.  Linnea Lindeman, accoucheuse et « phoquière » à Ykspihlaja, sur la baie de Botnie, exerce aussi les fonctions mystérieuses de « Pythie » de son village. Chamane, devineresse. « Quand une chamane entre en transe sur une mer en furie, le monde est pris de vertige. Les mouettes heurtent les vagues et les sternes sanglotent. » Comme un conte fantastique (on pense à « La Légende de St Julien l’Hospitalier » de Flaubert) cette histoire commence par des signes annonciateurs : le grondement du monde et la prédiction de Linnea : la belle Hanna Kokkoluoto mettra au monde un fils, son sixième enfant, Antti début janvier 1918. « Ce sera un garçon, il aura une belle vie, et il mourra en 1990 ! »

Et nous voilà partis sur les traces d’Antti, dans un tourbillon d’événements de toutes sortes, plus étourdissants les uns que les autres. Sur les traces d’un père aventureux et débordant d’énergie, notre garçon va d’abord connaître l’apprentissage de la pêche et de la chasse, activité première sur la baie de Botnie. Il s’y montrera excellent. Et puis le commerce, sur les basques de Tuomas le père, avec à la clé une brillante réussite sociale, et puis la guerre, les guerres, où Antti sera un héros national, et puis l’amour. Deux amours essentiellement : celui de la douce et fragile fiancée de ses 17 ans, Kerttu, qui mourra phtisique quelques mois plus tard et qui accompagnera Antti au fond de son cœur toute sa longue vie. Et puis la belle Suoma qui sera sa fidèle et courageuse compagne.

Paasilinna décline tous les thèmes qui lui sont chers : la folie des hommes, la force des femmes, l’absurdité et le dérisoire des entreprises humaines. Dérisoire effroyable et sanglant souvent : la guerre contre les russes offre des tableaux d’une violence terrible. Dérisoire hilarant aussi. Les personnages de Paasilinna, on l’avait découvert avec « Le Lièvre de Vatanen » sont désopilants de sottise, d’incohérence, de naïveté. Mais ils sont magnifiquement humains. Paasilinna rit de ses semblables parce qu’ils les aiment et cet amour des êtres est au cœur de son œuvre. Dans une interview restée célèbre Paasilinna déclarait avec sa gouaille légendaire : «  Les Finlandais ne sont pas pires que les autres, mais suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours ». La galerie des personnages est peuplée de ces héros pitoyables, buveurs, menteurs, tricheurs, pire encore. Et pourtant, pas un instant, le souffle de l’optimisme et de l’amour de vivre ne faiblit. C’est au pire des abîmes de la condition humaine que les hommes et les femmes de Paasilinna trouvent leur grandeur : la solidarité et l’entraide devant tous les ennemis, naturels ou guerriers, un courage à toute épreuve, une force irrésistible à porter haut les valeurs de la morale essentielle, celle qui lie les hommes dans un pacte de dignité face au fascisme (noir ou rouge), à l’injustice, à l’oppression faite aux femmes, à la misère imposée au peuple. « Pendant ces trois semaines de grève, tout Ykspilaja se mobilisa. Il y avait des centaines de gens dans les rues et l’excitation était à son comble. Une cinquantaine de femmes s’affairaient à tour de rôle dans la cuisine de la Maison du Peuple afin de préparer la soupe pour les grévistes. Il s’agissait de montrer aux bourgeois de ce pays que le prolétariat méritait des salaires et des horaires de travail décents. »

C’est que même dans les moments picaresques et décoiffants, on entend un Arto Paasilinna « de gauche » dirait-on. Enfin, pas si simple. Disons qu’il y a du Jack London chez lui : les ouvriers debout face à l’exploitation, les citoyens debout pour défendre la Patrie, les hommes debout pour affronter leur dure vie.

Et c’est encore Jack London qu’on retrouve dans les longues traversées des plaines glaciales ou lacs gelés, en traîneau. Encore Jack London dans l’amour qui attache les hommes aux animaux, chiens, chevaux plus encore chez Paasilinna. Tuomas Kokkoluotto est capable de traverser en plein hiver une immense étendue glaciale pour mener chez ses maîtres pauvres et vieillissants une vieille jument qui a servi fidèlement toute sa vie afin qu’elle y finisse des jours paisibles. « La jument Polka vécut encore de nombreuses années. Elle avait repris du poids après que Tuomas eut rempli de dix sacs de grain la grange de Siegfried Ruutunen (le vieux maître) »

Paasilinna est un hymne  au meilleur de l’homme. Un hymne dont le cadre est souvent le pire de l’homme. Mais le chant d’amour n’en est que plus vibrant, plus inoubliable. On rit, on pleure, on se sent vivant en lisant le maître finnois. Vivant comme le bonhomme, rondouillard et joyeux, avec un cœur d’or.

Ah ! J’oubliais de vous dire à propos de la prédiction de Linnea sur la longévité d’Antti. Mais non, je ne vous dis pas : allez voir vous-même, c’est trop bien…

Léon-Marc Levy     « Sand Chaud, nerfs d’acier », Arto Paasilinna. Denoël 2010 et Folio (avril 2011)

Fante !

John Fante. Prononcez « fanté ». Je dois vous dire d’abord bien sûr : c’est qui John Fante ? Un écrivain, américain. Italo-américain plutôt, la précision est d’importance, elle imprègne toute son œuvre. Sa vie couvre à peu près le XXème siècle, de 1909 à 1983. On ne peut pas esquiver sa vie, elle est la matière même de l’œuvre. Tous ses romans égrènent des épisodes autobiographiques, de l’enfance rude du Colorado (sous les grondements incessants d’un père alcoolique et violent) à la réussite professionnelle et mondaine d’Hollywood (où il sera un scénariste très prisé) et enfin jusqu’à la fin douce et glorieuse, malgré la cécité qui le frappe en 1978, aux côtés de Joyce, son épouse.

Je ne sais pourquoi, bien qu’adulé (et même objet d’un véritable culte !) par des cercles de plus en plus nombreux de passionnés de littérature, Fante n’a pas encore atteint en France la notoriété d’un Steinbeck, d’un Hemingway, d’un Faulkner. Son influence littéraire est pourtant au moins aussi importante : il est le père spirituel de la « Beat génération », de Charles Bukowski, de Truman Capote, de James Ellroy. Son influence est considérable aussi sur Jim Harrison et « l’école du Montana ».